Les systèmes alimentaires territoriaux (SAT) sont de plus en plus reconnus dans les cadres scientifiques et institutionnels internationaux comme des leviers centraux de durabilité, de sécurité alimentaire et de résilience socio-écologique. Toutefois, leur traduction en politiques publiques territorialisées demeure limitée dans de nombreux pays du Sud. À partir du cas du Sénégal, cet article analyse le décalage entre cette reconnaissance internationale et la faible institutionnalisation des SAT dans l’action publique nationale et territoriale. En mobilisant une revue critique de la littérature scientifique et institutionnelle ainsi qu’une analyse des politiques publiques sectorielles sénégalaises, l’article montre que ce décalage résulte principalement d’une fragmentation institutionnelle, d’une faible territorialisation des politiques alimentaires et de l’absence d’instruments de planification alimentaire intégrée. Ces limites entravent la capacité des politiques publiques à appréhender l’alimentation comme un système et à soutenir des trajectoires de transition agroécologique adaptées aux territoires.

  1. Introduction

Au cours des dernières décennies, la notion de systèmes alimentaires s’est imposée comme un cadre analytique central pour appréhender les enjeux contemporains de sécurité alimentaire, de nutrition, de durabilité environnementale et de justice sociale. En rupture avec les approches sectorielles centrées sur la seule production agricole, cette perspective systémique considère l’ensemble des acteurs, des activités et des relations structurant la production, la transformation, la distribution et la consommation des aliments, ainsi que leurs impacts socio-économiques, sanitaires et écologiques (Ericksen, 2008 ; HLPE, 2017).

Dans ce cadre, les systèmes alimentaires territoriaux (SAT) ont progressivement émergé comme un levier privilégié de transformation durable. En articulant les dynamiques agricoles, alimentaires et environnementales à l’échelle des territoires, ils sont présentés comme des dispositifs capables de renforcer les économies locales, d’améliorer la gouvernance des ressources naturelles et de favoriser des régimes alimentaires plus sains et culturellement appropriés (FAO, 2018 ; IPES-Food, 2019). Cette reconnaissance s’est traduite dans plusieurs cadres normatifs internationaux, notamment au sein du Comité de la sécurité alimentaire mondiale et des travaux de la FAO et de l’IPES-Food.

Cependant, malgré cette reconnaissance croissante, la traduction des systèmes alimentaires territoriaux en politiques publiques territorialisées demeure limitée, en particulier dans les pays du Sud. De nombreux travaux soulignent un décalage persistant entre l’adoption de cadres conceptuels ambitieux et leur institutionnalisation effective à travers des instruments de politique publique, des compétences clairement attribuées et des mécanismes de coordination intersectorielle (Candel & Pereira, 2017 ; Sonnino et al., 2019).

Le Sénégal illustre de manière emblématique ce décalage. Si les discours et cadres stratégiques nationaux reconnaissent de plus en plus les enjeux de durabilité, de souveraineté alimentaire et de transition agroécologique, les systèmes alimentaires territoriaux demeurent faiblement institutionnalisés en tant qu’objet d’action publique. Les politiques agricoles, nutritionnelles, environnementales et urbaines restent largement fragmentées, sans dispositifs intégrés de planification alimentaire territoriale.

Cet article analyse les ressorts de ce décalage entre cadres internationaux et politiques publiques au Sénégal. Il défend l’hypothèse selon laquelle cette situation résulte moins d’un déficit de reconnaissance politique que d’une fragmentation institutionnelle et sectorielle qui entrave la territorialisation des politiques alimentaires. En s’inscrivant dans une approche critique des politiques publiques, l’article contribue aux débats scientifiques sur l’institutionnalisation des systèmes alimentaires territoriaux et les conditions de mise en œuvre des transitions agroécologiques dans les pays du Sud.

  1. Les systèmes alimentaires territoriaux : fondements conceptuels

Les systèmes alimentaires territoriaux se distinguent des approches agricoles classiques par leur caractère systémique et multi-acteurs. Ils englobent l’ensemble des activités et des relations reliant production, transformation, distribution et consommation au sein d’un territoire donné, tout en intégrant les dimensions sociales, environnementales et culturelles de l’alimentation (HLPE, 2017).

La littérature souligne que l’échelle territoriale constitue un niveau pertinent pour articuler politiques agricoles, nutritionnelles et environnementales, en tenant compte des contextes socio-écologiques spécifiques et des dynamiques locales d’acteurs (Sonnino, 2016). Les SAT sont ainsi conçus comme des espaces de coordination entre acteurs publics, organisations de producteurs, entreprises, société civile et consommateurs, où se négocient les trajectoires alimentaires.

Toutefois, plusieurs auteurs mettent en garde contre une lecture réductrice des systèmes alimentaires territoriaux, souvent assimilés à des initiatives locales isolées ou à des circuits courts. Une telle approche tend à occulter leur dimension profondément politique : les SAT impliquent des choix de gouvernance, des arbitrages entre intérêts divergents et une reconfiguration des instruments de l’action publique (Candel, 2014). Leur institutionnalisation suppose donc une reconnaissance explicite dans les politiques publiques et des mécanismes permettant leur mise en œuvre à l’échelle territoriale.

  1. Institutionnalisation et gouvernance alimentaire : cadre analytique

Dans le champ des politiques publiques, l’institutionnalisation renvoie au processus par lequel un problème public est reconnu, stabilisé et pris en charge par des dispositifs durables : cadres normatifs, instruments, organisations et ressources dédiées (Hall, 1993). Appliquée aux systèmes alimentaires territoriaux, cette notion implique l’existence de politiques alimentaires explicites, intégrées et territorialisées.

La gouvernance alimentaire est cependant marquée, dans de nombreux contextes, par une fragmentation sectorielle. Agriculture, nutrition, santé, environnement, urbanisme et décentralisation relèvent de champs administratifs distincts, dotés de mandats et d’objectifs souvent peu coordonnés (Howlett, 2011). Cette fragmentation complique l’émergence d’approches systémiques de l’alimentation et limite la capacité de l’action publique à traiter les interconnexions entre production, consommation et durabilité.

Dans les pays du Sud, cette fragmentation est fréquemment renforcée par la prédominance des projets financés par des bailleurs internationaux. Si ces projets contribuent à expérimenter des approches innovantes, ils peinent souvent à être intégrés dans des cadres institutionnels durables, ce qui limite leur capacité à transformer les politiques publiques à long terme (IPES-Food, 2020).

  1. Le Sénégal : reconnaissance des enjeux alimentaires sans institutionnalisation territoriale

4.1. Une reconnaissance croissante dans les discours et cadres stratégiques

Le Sénégal s’inscrit dans les dynamiques internationales de reconnaissance des systèmes alimentaires durables. Les engagements du pays en faveur des Objectifs de développement durable, de l’Accord de Paris et des conventions environnementales traduisent une prise en compte croissante des enjeux de durabilité, de sécurité alimentaire et de résilience.

Les cadres stratégiques nationaux récents mettent également en avant la souveraineté alimentaire, la transition agroécologique et le rôle des territoires dans le développement. Toutefois, ces références demeurent générales et ne s’accompagnent pas de dispositifs spécifiques dédiés à la gouvernance des systèmes alimentaires territoriaux.

4.2. Des politiques publiques sectorielles et fragmentées

L’analyse des politiques publiques sénégalaises révèle une structuration fortement sectorielle. Les politiques agricoles restent majoritairement centrées sur la production et les filières, avec une attention limitée portée aux dimensions de transformation, de distribution et de consommation. Les politiques de nutrition et de santé publique abordent l’alimentation principalement sous l’angle des carences et de la malnutrition, sans articulation systématique avec les systèmes de production et les territoires d’approvisionnement.

Par ailleurs, les politiques d’urbanisation et de décentralisation intègrent peu les enjeux alimentaires, malgré l’importance croissante des dynamiques urbaines et périurbaines dans l’approvisionnement des villes. L’absence de dispositifs de planification alimentaire territoriale limite ainsi la capacité des collectivités locales à jouer un rôle structurant dans la gouvernance des systèmes alimentaires.

4.3. La prédominance des projets sur les politiques

Un autre trait marquant du contexte sénégalais réside dans la prédominance des projets de développement, souvent portés par des acteurs internationaux ou des organisations de la société civile. Si ces projets contribuent à expérimenter des approches innovantes, notamment en agroécologie ou en circuits de proximité, ils restent rarement intégrés dans des cadres institutionnels pérennes. Cette logique de projet maintient les systèmes alimentaires territoriaux dans un registre expérimental, sans véritable institutionnalisation dans l’action publique.

  1. Discussion : comprendre le décalage entre cadres internationaux et politiques publiques

Le cas sénégalais met en évidence un décalage structurel entre la reconnaissance internationale des systèmes alimentaires territoriaux et leur faible traduction en politiques publiques territorialisées. Ce décalage s’explique moins par une absence de reconnaissance politique que par plusieurs facteurs convergents.

Premièrement, la fragmentation institutionnelle entrave l’émergence d’une approche systémique de l’alimentation. En l’absence de mécanismes de coordination intersectorielle, les politiques agricoles, nutritionnelles, environnementales et territoriales évoluent de manière parallèle, sans cadre intégré. Deuxièmement, la faible territorialisation des politiques alimentaires limite la capacité des collectivités locales à agir comme des acteurs centraux de la gouvernance alimentaire. Enfin, la prédominance des logiques de projet contribue à freiner l’institutionnalisation des systèmes alimentaires territoriaux à long terme.

Ces constats rejoignent les analyses menées dans d’autres contextes du Sud, qui soulignent la difficulté de passer de cadres conceptuels globaux à des politiques territorialisées effectives (Sonnino et al., 2019 ; IPES-Food, 2020).

 

En analysant le cas du Sénégal, cet article met en lumière les limites de l’institutionnalisation des systèmes alimentaires territoriaux dans un contexte marqué par des cadres internationaux ambitieux mais une action publique fragmentée. Il souligne que la reconnaissance des systèmes alimentaires territoriaux ne suffit pas à elle seule à garantir leur traduction en politiques publiques territorialisées.

Ces résultats contribuent aux débats scientifiques sur la gouvernance des systèmes alimentaires et invitent à approfondir l’analyse des processus institutionnels et politiques qui conditionnent la territorialisation des politiques alimentaires, en particulier dans les pays du Sud. Des recherches futures pourraient s’appuyer sur des études de cas territoriales ou des analyses comparatives afin d’identifier les leviers favorables à l’institutionnalisation des systèmes alimentaires territoriaux.

Bibliographie

  • Candel, J. (2014). Food security governance: A systematic literature review. Food Security.
  • Candel, J., & Pereira, L. (2017). Towards integrated food policy. Environmental Science & Policy.
  • Ericksen, P. (2008). Conceptualizing food systems for global environmental change research. Global Environmental Change.
  • FAO (2018). The 10 Elements of Agroecology.
  • Hall, P. (1993). Policy paradigms, social learning and the state. Comparative Politics.
  • HLPE (2017). Nutrition and food systems.
  • Howlett, M. (2011). Designing public policies.
  • IPES-Food (2019). Towards a common food policy.
  • IPES-Food (2020). From uniformity to diversity.
  • Sonnino, R. (2016). The new geography of food security. Geographical Journal.
  • Sonnino, R., Marsden, T., & Moragues-Faus, A. (2019). Relationalities and convergences in food security narratives. World Development.